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Art et Armes à Feu : Je t’Aime... Moi non Plus ?
Partie 1 : Les Arts Visuels (Architecture, Sculpture, Peinture et
Dessin)
Par Jean-Christophe Plaquevent
Art et armes ? Armes et art ? Choc de cultures incompatibles, voire
hostiles ? Et pourtant que de représentations, d’évocations des armes
dans les arts majeurs : littérature évidemment avec les romans policiers
et autres thrillers, les romans historiques et mémoires de conflits
armés, mais aussi peinture, sculpture, architecture, poésie, musique.
Dans un paradoxal cocktail de répulsion et de fascination, les artistes
ont représenté, fantasmé, déstructuré et reconstruit les productions
armurières. Peur, désir, provocation, dénonciation, attrait de
l’interdit, malaise, les deux mondes fusionnent dans une attirance
ambiguë au parfum d’interdits parfois à la limite d’un érotisme inavoué.
En préambule, notons que l’ambivalence répulsion-fascination est souvent
l’écueil sur lequel les artistes risquent de s’échouer quand ils
s’aventurent vers un message dépassant le simple intérêt esthétique.
Citons un exemple, hors du secteur de l’art, comme illustration de cette
ambiguïté. Le Mémorial de Caen, splendide musée consacré à l’histoire du
XXe siècle et dont la vocation première est une exhortation à
la paix et à la dénonciation des génocides, ouvre ses locaux aux
visiteurs dans un vaste hall... surmonté d’un magnifique avion de chasse
de la deuxième guerre mondiale, un
Hawker Typhoon
aux couleurs de la
RAF.
L’objet est superbe, et combien d’enfants, en l’admirant, vont
s’imaginer dans le cockpit pour un duel aérien ? Cet avion a du reste
été repris comme motif d’un billet commémoratif de la visite.
Photo 1 : Billet commémoratif du Mémorial de Caen
Cette contradiction peut se rencontrer dans tous les domaines
artistiques : la plupart des armes sont de beaux objets ! Issues d’un
artisanat avancé et d’une technologie de pointe, elles disposent d’une
ergonomie et d’un design travaillés, à l’instar des appareils photo, des
automobiles ou des machines à coudre, pour ne reprendre que quelques
exemples plus pacifiques. C’est comme ça ; les reproduire, les
interpréter, les déstructurer même dans une optique négative n’y change
rien, surtout si l’artiste cherche le beau... Mais réciproquement le
créateur s’approprie l’objet et le détourne de sa vocation
éventuellement funeste. Alors, match nul ou mariage gagnant-gagnant ?
Nous verrons par la suite de nombreux exemples de ce face-à-face
amour/haine.
Dans son roman de science-fiction « La
Chute d’Hyperion », Dan Simmons fait dire à l’un de ses
personnages : « ... si nous devons atteindre le niveau supérieur de
conscience et d’évolution que tant de nos philosophies revendiquent,
toutes les facettes de l’activité humaine doivent devenir des
efforts conscients dirigés vers l’Art » (Edition Pocket, Robert
Laffont, pp 140-141 du volume I, traduction Guy Abadia, 1992).
Après une série d’articles sur les armes de poing au cinéma et dans la
culture populaire (bande dessinée, séries télévisées, cirque, objets du
quotidien), nous invitons ici à un tour d’horizon, à l’impossible
exhaustivité, de cette inattendue voire improbable rencontre entre deux
mondes que l’on peut penser inconciliables. Quoique... Nous nous
limiterons à la présentation d’œuvres d’artistes célèbres et
représentatifs, en raison du nombre hallucinant d’objets décoratifs,
tableaux, affiches, sculptures appartenant à ce domaine et disponibles
sur le marché de l’art. Les sélections et opinions exprimées sont
subjectives et découlent des intérêts personnels de l’auteur : elles ne
limitent évidemment en rien les choix propres des lecteurs ! Soulignons
néanmoins que ce petit voyage ne constitue ni une apologie, ni un
dénigrement des armes. L’unique ambition est de tenter de les replacer
dans le contexte particulier du monde de l’art.
Nous reprendrons ici le « classement » des six arts dits « majeurs » tel
qu’il est défini actuellement [1].
1er art :
l’architecture
2e art :
la
sculpture
3e art :
les « arts
visuels »,
qui regroupent la
peinture,
le
dessin,
la
photographie
4e
art : la
musique
5e art :
la
littérature,
qui regroupe la
poésie,
les romans et tout ce qui se rattache à l'écriture
6e art :
les « arts
de la scène »,
qui regroupent la
danse,
et le
théâtre
Les arts plus récents (7e art : cinéma, 8e art :
télévision et arts médiatiques, 9e art : bande dessinée, 10e art :
jeux vidéo et création multimédia) ont été abordés indépendamment dans
une série de douze notices consultables en ligne, intitulée « Armes
de poing iconiques du cinéma et de la culture pop » [2] ainsi que
plusieurs articles dans la « Gazette des Armes », magazine
spécialisé dans le domaine des armes historiques et de collection.
Cette première partie porte sur les arts dits
« visuels », à savoir l’architecture, la sculpture et la peinture. La
deuxième partie parlera des arts dits « non visuels », comprenant
musique, littérature et poésie et arts de la scène (danse, ballet,
théâtre) dont la composante visuelle est évidente mais qui sont
traditionnellement intégrés aux arts du mouvement.
1.
Architecture :
Premier des arts majeurs, l’architecture ne se prête guère à la
représentation des armes. Les constructions à vocation militaire,
fortins, bastions, châteaux-forts, forteresses et autre, sont conçues
pour les abriter de façon utilitaire (ainsi que leurs utilisateurs),
mais l’image ou l’interprétation des armes comme objet d’inspiration en
est absente. Nous ne discuterons donc pas de cet aspect.
Une exception notable réside dans les travaux de l’artiste contemporain
Baptiste Debombourg qui a réalisé une fascinante déclinaison de plans
d’appartements, d’immeubles, de paysages urbains, dans une série
intitulée « Tradition of Excellence » où la silhouette réaliste
d’armes représentatives (Lüger, AK47, Uzi, Walther PPK et P38, Colt
1911, etc.) constitue l’enveloppe des aménagements, et donc la structure
des bâtiments virtuels. L’arme devient un cadre de vie plutôt qu’un
instrument de mort ! Ces dessins sont réalisés à la mine de plomb sur
papier Vinci. Ce travail remarquablement original s’inclut dans une
démarche de grande créativité, comme ses différentes œuvres le
démontrent sur son site web
[3].
On retrouvera également avec bonheur quelques autres de ses dessins de
la série « appart(arme)ments », dans la section « Peinture et
dessin ».
Photo 2 : Luger P08 Parabellum (30x40cm) par Baptiste Debombourg
Crédit photo : Baptiste Debombourg
https://www.baptistedebombourg.com/fr/travaux/
Photo 3 : Détail du Luger P08 Parabellum (30x40cm) par Baptiste
Debombourg
Crédit photo : Baptiste Debombourg
https://www.baptistedebombourg.com/fr/travaux/
À
la frontière entre
l’architecture et la sculpture monumentale se situe l’inouï «
Hope for Peace ».
Cette création spectaculaire d'Arman
(1928-2005), artiste dont nous reparlerons dans la section
« Sculpture », est érigée dans la banlieue de
Beyrouth
au Liban. Inauguré en
1995,
ce monument d’une hauteur de 32 mètres rassemble 78 chars d'assaut,
véhicules
et pièces d'artillerie englués dans une impressionnante tour de béton
d’environ 6 000 tonnes. Il s’agit à l’évidence d’un appel à la paix au
Liban (et ailleurs), appel souligné par ces canons tournés vers le ciel
et rendus inopérants [4, 5].
Photo 4 : Monument « Hope for Peace » par Arman
Crédit photo : Lolinka
Licence :
Creative Commons Attribution 2.0
2. Sculpture :
La sculpture est sans doute le domaine où la représentation des armes
semble la plus directe, puisqu’il s’agit d’objets tridimensionnels.
Elles figurent depuis l’Antiquité comme associées aux statues de
guerriers de toutes époques, ou sur les bas-reliefs évoquant des
batailles.
Concernant les armes à feu, tout un chacun a pu voir lors de promenades
en France ces émouvants monuments aux morts représentant un valeureux
poilu de la première guerre mondiale muni de son fusil Lebel.
Photo 5 : Monument aux morts de la ville de
Quévreville-la-Poterie (Seine Maritime)
Crédit photo :
Giogo
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Monument_aux_morts_(Qu%C3%A9vreville-la-Poterie)_02.jpg
Licence :
Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0
Ces statues pouvant varier à la demande étaient proposées sur catalogue,
notamment à partir des œuvres du sculpteur Eugène Bénet (1863-1942) [6].
Il s’agit là de représentation de l’arme en tant que partie de
l’équipement d’un soldat. Mais quand l’artiste s’engage dans le
traitement sculptural des armes à feu pour elles-mêmes, il doit éviter
un sérieux écueil : en effet, les reproduire à l’identique n’aurait que
peu d’intérêt ! Il doit donc interpréter l’objet en jouant sur les
matières, les couleurs, les transparences, les formes et les dimensions
pour sublimer sa création. Les sculpteurs y parviennent pour délivrer
des œuvres spectaculaires et esthétiques, porteuses de messages et
d’émotion.
L’œuvre la plus connue est certainement le
monument dû au sculpteur suédois
Carl Fredrik Reuterswärd (1934-2016) avec son “Knotted Gun ”
également intitulé « Non-Violence ».
La sculpture aurait été réalisée à la demande de
Yoko Ono
après l’assassinat de John Lennon en 1980.
Érigé devant le siège de l’ONU à New York, ce
Colt Python d’un mètre et demi de hauteur, au canon noué, est un appel
évident à la paix et au désarmement ! Plusieurs répliques de dimensions
variées ont été placées dans différentes villes du monde, et de nombreux
objets dérivés y sont en vente dans les boutiques de souvenirs. Les
citoyens du monde, du moins ceux dotés de mauvais esprit, pourraient
cependant s’étonner que cette exhortation pacifiste et humaniste soit
contemplée sereinement par tous les dictateurs, chefs d’états
génocidaires, impérialistes guerriers et autres malfaisants psychopathes
lors de leurs visites à l’ONU pour y délivrer leurs discours hypocrites
(chaque lecteur pourra choisir en fonction de son idéologie
personnelle) ! Quand cynisme et angélisme sont à nouveau face à face...
Photo 6 : « The Knotted Gun » ou
« Non-Violence » de
Carl Fredrik Reuterswärd
Crédit photo :
Hazzy
Licence :
Creative Commons
Attribution
L’art moderne n’est pas insensible au charme esthétique des armes à feu.
Par exemple, le sculpteur Arman (1928-2005) est célèbre pour ses
« accumulations » où des objets de même nature ou hétéroclites sont
empilés de manière à créer des ensembles surréalistes, en guise de
dénonciation de la société de consommation. L’artiste s’est emparé du
revolver et du pistolet pour plusieurs accumulations parmi lesquelles « Boum
Boum ça fait mal » [7]. En 1979, il accumule des pistolets
semi-automatiques Colt pour son « Humphrey Bogart Mémorial ».
Dans ce cas, et comme souligné par Palagret sur son blog où est publiée
la photo, il s’agirait « d’une sculpture plus en hommage aux films
noirs comme son titre l'indique qu'une dénonciation de la violence ».
Photo 7 : Accumulation « Humphrey Bogart Mémorial » par Arman
Crédit photo : Palagret
https://palagret.eklablog.com/armes-et-violence-dans-l-art-contemporain-a114822292
Enfin il nous semble intéressant de mettre en parallèle le travail de
trois artistes contemporains ayant brillamment réussi à s’affranchir de
l’écueil d’une représentation « banale » des armes à feu pour produire
des œuvres aussi esthétiques qu’originales.
Daniel Dezeuze propose de superbes interprétations dans sa série «
Armes et Arbalètes » [8].
Pour l’artiste, « Le
terme d'arme ne dissimule pas un projet guerrier mais une représentation
possible du concept d'énergie. La composition symbolique de l'ensemble
fait apparaître la force de concentration de l'objet au spectateur ».
Dans l'introduction de son « Journal au bord de l'eau »,
il émet l'hypothèse que les armes dans l'histoire de l'humanité sont
l’une des origines de la sculpture ou du moins d'une pratique importante
du volume. Sa vision des armes se base sur un passionnant travail sur la
matière, souvent à partir d’éléments de récupération, et constitue un
ensemble cohérent où les objets perdent toute implication meurtrière et
se justifient pleinement par leurs formes, couleurs et volumes.
Photo 8 : « Canons de Table » par Daniel Dezeuze
Crédit photo : Pauline Rosen Cros
Production MO.CO.
Montpellier Contemporain
Photo 9 : « Armes de Poing » par Daniel Dezeuze
Crédit photo : Daniel Dezeuze
https://www.danieldezeuze.com/armes-et-arbaletes
L’excellent Jean Octobon, qui semble être un connaisseur dans le domaine
des armes à feu, décline des œuvres spectaculaires et bien désirables
dans sa série « Pistols », dont certaines ne sont pas sans
connexion avec les tableaux d’Andy Warhol (Voir section « Peinture »).
Selon le créateur il s’agit là « d’un voyage dans le fantasme,
l’exubérance et la dérision mais surtout dans un savoir-faire unique. Un
résultat éclatant de métaux, de mécanismes, de son et de sensation de
maître du monde ». Dans une communication personnelle, il ajoute :
« Mon travail sur les " flingues " est un mélange de
savoir-faire, de passion pour le métal, le rapport de l'humain avec
cette matière, d’exubérance, de provocation et de place des armes dans
notre histoire et celle qu'elles occupent dans notre quotidien visuel,
cinématographique ». Ses œuvres brillantes et dynamiques, aux
silhouettes réalistes, sont visibles sur son site [9]. Selon l’artiste
qui manie la dérision avec brio : « L’art est une idée qu’on exagère ».
Olivier Caux traite le sujet avec une approche toute différente, pleine
de charme et de fantaisie. Selon l’artiste dans une communication
personnelle, « l’origine de cette série est la sculpture Lapin
Chasseur, représentation d’un lapin bondissant auquel j’ai intégré un
pistolet (pistolet à eau ou jouet d’enfant) pour donner une note
d’humour et de décalage par rapport à la représentation classique de
l’animal, et surtout le titre de la sculpture m’a permis de rajouter un
petit clin d’œil. Cet accessoire Pistolet a ensuite équipé mes Bunny sur
plusieurs épisodes, série des Bad Bunny, puis utilisé comme élément
principal en taille XL, clin d’œil à la Pop culture ». « Pistolet »
est une sculpture en résine et fibre de verre qui mesure 150 cm de
haut et 100 cm de large. Cette pièce unique représente une silhouette
d'arme à feu stylisée aux formes épurées, capturant un design à la fois
dynamique et élégant [10].
Photo 10 : « Bad Bunny » et « Bad Bunny V2 » par Olivier Caux
Crédit photo : Olivier Caux
Une précision du sculpteur concernant l’œuvre « Splash Gun »
visible ci-dessous : celle-ci a été créée en 2019 et donc bien avant la
guerre en Ukraine... le choix des couleurs n’a donc aucun lien avec le
drapeau ukrainien !
Photo 11 : « Pistolet » et « Splash Gun » par Olivier Caux
Crédit photo : Olivier Caux
Trois approches, trois réussites ! Matières et
déstructuration-reconstruction chez Dezeuze, transparences, dynamisme et
impact visuel chez Octobon, poésie, fantaisie et couleur chez Caux. Dans
tous les cas avec un parfum de dérision et d’humour... Bravo !
On ne peut oublier dans cette section sur la sculpture l’autodidacte
André Robillard (né en 1931), considéré comme l’un des représentants
iconiques de l’« Art Brut ». Découvert par Jean Dubuffet
(1901-1985), cet artiste au destin éprouvant ayant passé l’essentiel de
sa vie en institutions psychiatriques et parlant couramment le martien,
fabrique depuis le milieu des années 1960 des fusils et autres armes
avec des objets récupérés, comme des boîtes de conserve, ampoules,
morceaux de bois, tissus, tubes en plastique... Selon ses propres mots,
il s’agit pour lui de « tuer la misère ».
Photo 12 : « Fusil » par André Robillard
Crédit photo : F. Lauginie
https://www.francoislauginie.fr/
La transition entre la sculpture et les arts graphiques qui seront
évoqués dans la section suivante nous est offerte par le jeune artiste
britannique Luke Newton, qui démontre une fois de plus que le temps des
frontières entre disciplines artistiques, entre Pop Art et académisme,
entre fantaisie et profondeur, est révolu dans la création
contemporaine. Ses constructions symboliques d’armes de tous types à
base de crayons et de stylos-billes jetables est un superbe et original
détournement de l’objet-arme, qui perd ici toute sa vocation première
pour devenir image esthétique et élégante. Ses œuvres pouvant parfois
évoquer des jouets d’enfants, aux titres souvent pleins d’humour (« Glauque
Glock », « Take it Uzi » !), sont néanmoins profondément
savantes et conceptuelles [11]. Elles peuvent être admirées pour le
simple plaisir de leur fraîcheur talentueuse, mais également pour
provoquer une réflexion intérieure sur le sens de nos sociétés. Luke
Newton l’assume par cette formule : « La clé, c’est d’ouvrir la porte
». Sculpture ou graphisme ? Naïf ou profond ? Simple ou savant ? Au
public de se positionner... Mais finalement est-ce là l’essentiel ?
Photo 13 : « Lukgar » et « Bicky 6 Caps » par Luke Newton
Crédit photo : Luke Newton
https://www.luke-newton.com/works
Photo 14 : « Thompson M1 A1 » par Luke Newton
Crédit photo : Luke Newton
https://www.luke-newton.com/works
3.
Peinture et Dessin :
La peinture regorge depuis toujours d’œuvres où des armes sont
présentes. Dès les prémices des arts graphiques aux âges préhistoriques,
les peintures rupestres reproduisent des scènes de chasse sur tous les
continents habités, où aurochs, cerfs et mammouths sont poursuivis par
des humains munis de lances, sagaies et arcs. Ce qui, soit dit au
passage, révèle si besoin était que l’interaction homme-arme est une
composante inhérente de notre existence. La plus ancienne scène de
chasse connue aurait été peinte il y a 44.000 ans en Indonésie, selon
une étude publiée dans la revue « Nature » en 2019. Notons que
les chasseurs y sont représentés comme des créatures hybrides
homme-animal.
Photo 15 : Dessin de la scène de chasse au
cerf, Cueva de los Caballos del Barranco de Valltorta,
España.
Crédit photo : Hugo Obermaier
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Valltorta_(escena_de_caza).png
Domaine Public
Dans l’art pictural « classique », les tableaux de batailles ou les
portraits en pied de personnages militaires, nobles ou royaux, utilisent
les armes comme participant à l’action ou à la pose. Elles n’y sont pas
présentes pour elles-mêmes, mais en tant qu’accessoires. C’est pourquoi
nous ne traiterons pas les œuvres de ce type dont le nombre est
incalculable ! Pour seul exemple, admirons le garçon aux pistolets du
tableau « La liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix
(1798-1863), dont on pense qu’il a inspiré le personnage de Gavroche
dans « Les misérables » de Victor Hugo (1802-1885).
Photo 16 : Détail de « La liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix
Ce n’est qu’à partir du XXe siècle que l’arme en en tant que
motif est traitée par les peintres de façon régulière et devient une
inspiration en soi.
Bernard Buffet (1928-1999), au style si caractéristique et
instantanément reconnaissable, décline une série de « Natures mortes
au revolver » à partir de la fin des années 1940, œuvres empreintes
d’un pessimisme expressionniste. On remarquera également le tableau « Les
trois rigolos », plus tardif en 1997, mettant en lumière trois
pistolets semi-automatiques braqués avec énergie, ou un hommage au tir
sportif avec « Tir de précision » représentant un revolver et un
semi-auto sur un poste de tir montrant des cibles atteintes au fond de
la scène. Déprimé par la maladie, Buffet se donnera la mort... mais pas
au moyen d’une arme à feu ! Les travaux de ce célèbre peintre ne sont
pas encore entrés dans le domaine public, ce qui nous interdit de les
reproduire ici, mais ils sont visibles sous les liens [12, 13, 14].
L’un des représentants majeurs de l’école surréaliste est le peintre
belge René Magritte (1898-1967). Il délivre en 1950 un tableau intitulé
« Le survivant » où un fusil de chasse appuyé sur un mur
dégouline de sang, laissant au spectateur le soin d’interpréter le
message à son idée [15]. On peut sans doute y comprendre qu’après un
conflit, seules les armes survivent...
Dans cette lignée, le grand peintre italien Sergio Ceccotti (né en 1935)
a acquis une réputation internationale par ses œuvres à l’atmosphère
mystérieuse et propice à l’évocation. Inspiré par l’influence des films
noirs comme « Fenêtre sur cour » d’Alfred Hitchcock (1899-1980)
et des comics américains, il délivre des toiles à l’ambiance quasiment
surréaliste, présentant des armes de poing au sein de natures mortes ou
simplement tenues par une main anonyme. Qui, quand, pourquoi ? L’œuvre
invite le spectateur à un questionnement métaphysique et sociologique
d’un quotidien fantasmatique. Comme mentionné sur son site [16], « il
a été défini comme détective de la quotidienneté (J.L. Pradel) et
artisan de l'énigme (P. Roegiers). Philippe Soupault a forgé la
définition de "l'insolite quotidien" pour sa peinture. »
Photo 17 : « Tropical » et « Notturno con pistola » par Sergio Ceccotti
Crédit photo : Sergio Ceccotti
https://www.sergioceccotti.com/
Photo 18 : « Villa romana II » et « Villino notturno » par Sergio
Ceccotti
Crédit photo : Sergio Ceccotti
https://www.sergioceccotti.com/
Cependant c’est l’explosion du mouvement « Pop Art » qui amènera
les armes au premier plan de l’expression picturale. Andy Warhol
(1928-1987) en est sans doute le maître le plus célèbre. Son œuvre est
riche de déclinaisons de revolvers à la silhouette réaliste enrichie
d’un travail sur la couleur et la structure apportant une dimension
spectaculaire au profit d’une esthétique élégante. L’objet devient
purement graphique, certes reconnaissable, mais dépouillé de sa finalité
armurière... Resterait-il tout de même un zeste de provocation chez
Warhol ?
Photo 19 : « Revolver » par Andy Warhol
Courtesy of Revolver Gallery, California, United States
On lui doit également le fameux « Triple Elvis » où le légendaire
chanteur pointe (en trois exemplaires) son revolver vers le spectateur !
Photo 20 : « Triple Elvis » par Andy Warhol
Courtesy of Revolver Gallery, California, United States
L’autre figure majeure du « Pop Art » est évidemment le délicieux
Roy Lichtenstein (1923-1997) dont les créations puisent dans
l’imaginaire américain, notamment celui des comics. Les armes de poing
sont fréquentes dans son œuvre, et l’une d’entre elles, particulièrement
célèbre, possède un destin particulier. Son tableau « The Gun in
America », précédemment intitulé « Pistol » est devenu
iconique. Son motif, un revolver encore fumant qui vise le spectateur
évoque la fameuse affiche de l’Oncle Sam pointant son index pour appeler
au recrutement durant la Seconde Guerre mondiale. L’œuvre a fait la
couverture du magazine « Time » en juin 1968, en illustration
d’un dossier sur l’absence de réponse des autorités des USA envers le
contrôle des armes à feu. Il fallait donc y voir à l’origine un appel au
désarmement de la population ! Cependant le motif a fortement frappé
l’imagination consumériste et a été repris dans de nombreux produits
dérivés comme des stickers, des tee-shirts, mugs et autres, et la
question en calibre .357 Magnum est : les acheteurs de ces objets
partagent-ils vraiment l’exhortation au contrôle des armes ?
Photo 21 : Produits dérivés de l’œuvre « Pistol » de Roy Lichtenstein
(tee-shirt et mug)
Du « Pop Art » au « Street Art », il n’y a qu’un tout
petit pas. Cet art purement urbain, ode à la contestation d’une supposée
mainmise des musées sur l’expression créative, recouvre les murs, sols,
palissades et mobiliers urbains de pochoirs, graffitis et collages d’un
résultat plus ou moins heureux. Leur caractère est souvent éphémère et
les artistes restent anonymes, ne serait-ce que pour éviter les
tribunaux !
Le représentant le plus iconique de cette mouvance est Banksy, artiste
dont sait qu’il est britannique mais dont l’identité reste secrète. Ses
œuvres ont rencontré leur public et ont largement dépassé l’idéal de la
contre-culture pour être vendues aux enchères à des prix exorbitants...
Le caractère éminemment politique et satirique de ses travaux s’exprime
parfois par des représentations d’armes à feu, comme sa Joconde épaulant
un bazooka ou un enfant déchargeant son fusil d’assaut. Le charmant
panda aux pistolets, souvent nommé « Pandamonium » a été décliné
dans de nombreux produits dérivés et affiches. Cette dernière œuvre est,
pour certains critiques d’art un manifeste antiraciste, pour d’autres
une dénonciation des aberrations de nos sociétés mettant des armes aux
mains d’enfants-guerriers, ou encore la crainte de devoir s’armer pour
s’assurer une sécurité dans un monde en dérive, voire un symbole de la
colère des peuples envers leurs dirigeants corrompus... Pour les œuvres
de Banksy, voir [17, 18, 19].
Avec le « Street Art » la boucle n’est-elle pas bouclée à partir
de l’art pariétal préhistorique ?
Photo 22 : Produits dérivés de l’œuvre « Panda with guns » de Banksy
(tee-shirt et mug)
Avec l’artiste polyvalente LN Le Cheviller les codes sont à nouveau
brisés : elle excelle dans le dessin, la photographie, le collage ou la
gravure. Son regard profondément engagé, politique et écologique, est
empreint d’élégance et de poésie. Sa série « Vies en vue »
décline des silhouettes caractéristiques d’armes où sont inclus regards,
silhouettes et visages, amenant trouble et interrogation chez le public
admirant l’œuvre. Ses travaux sont visibles sur le site Artsper [20].
Photo 23 : LN Le Cheviller
Crédit photo : LN Le Cheviller
Depuis le début de la guerre en Ukraine, elle s’est également engagée
dans une œuvre évolutive intitulée « À qui le tour ? » [21].
Chaque semaine de conflit est symbolisée par une nouvelle sculpture de
type « Art Brut » à partir de matériaux de récupération. Ces
œuvres sont suspendues à environ 1,5 m du sol fin que le public se sente
directement visé au hasard du mouvement que le vent donne aux armes...
Photo 24 : LN Le Cheviller
Crédit photo : LN Le Cheviller
En conclusion de cette section sur les armes à feu dans le dessin et la
peinture, revenons à Baptiste Debombourg et ses « appart(arme)ments »
déjà présentés dans la section « Architecture » [3]. En voici deux
nouveaux exemples :
Photo 25 : Colt 1911 par Baptiste Debombourg
Crédit photo : Baptiste Debombourg
https://www.baptistedebombourg.com/fr/travaux/
Photo 26 : AK 47 (détail) par Baptiste Debombourg
Crédit photo : Baptiste Debombourg
https://www.baptistedebombourg.com/fr/travaux/
Mais si les armes sont sujet de peintures, elles peuvent réciproquement
devenir des outils pour la peinture !
Niki de Saint Phalle (1930-2001), artiste polymorphe d’une créativité
exceptionnelle, que l’on pourrait souvent qualifier de torturée,
atteignit une grande renommée avec une série de performances baptisées
« Tirs », réalisées entre 1961 et 1963. Au moyen d’une carabine,
elle tirait sur des objets et des sachets emplis de peinture de couleur,
lesquels étaient fixés sur un panneau et recouverts de plâtre. Son
souhait était, selon ses propres paroles de réaliser « Un assassinat
sans victime », en expliquant : « J'ai tiré parce que
j'aimais voir le tableau saigner et mourir » ainsi que « La
peinture à l’huile, c’est fini, terminé. Ce qui nous intéresse
maintenant c’est la mort ». Pour d’autres informations, voir [22,
23].
Dans le même registre mais de façon plus anecdotique, n’oublions pas une
intervention de l’ineffable mais néanmoins géniiiiiiiiiaaaaaaaaaal
Salvador Dali (1904-1989) pendant le Ed Sullivan Show en 1961, où il
utilisa un pistolet de paintball pour générer des impacts colorés en
tirant sur les toiles... Idée reprise mille fois par des artistes
amateurs ! La performance du maître est visible sur YouTube [24].
Et maintenant, rendez-vous pour la deuxième partie portant sur les arts
non visuels !
Et pour établir un pont entre les deux parties, les œuvres de l’artiste
canadien Maskull Lasserre sont parfaites ! Ses sculptures hybrides qui
fusionnent armes et instruments de musique sont à la fois des œuvres
visuelles et des instruments fonctionnels, et sont désormais reconnues à
l’international [25]. Originales et déstabilisantes, elles peuvent
provoquer délibérément un malaise amenant le spectateur à s’interroger
sur les contradictions inhérentes à l’esprit humain. En réponse à la
question « sculpture ou musique ? », il répond dans une communication
personnelle : « ... je trouve mon travail plus intéressant lorsqu’il
se refuse à toute catégorisation facile. Le glissement entre les
disciplines révèle quelque chose d’intéressant sur chacune, à la manière
des tests destructifs qui révèlent des qualités autrement
invisibles. Mon travail est toujours fait de compromis. J’essaie
simplement de rendre ces compromis aussi stimulants que possible ».
Cet univers passionnant autant sur le plan artistique que pour les
questions philosophiques qu’il induit sera évidemment développé dans la
section « Musique » de la partie suivante.
Photo 27 : Mandoline Tactique par Maskull Lasserre
Crédit photo : Maskull Lasserre
https://maskulllasserre.com/home.html
Photo 28 : Trompette du SWAT par Maskull Lasserre
Crédit photo : Maskull Lasserre
https://maskulllasserre.com/home.html
Références :
[1]
https://fr.wikipedia.org/wiki/Classification_des_arts
[2]
https://www.littlegun.be/articles/11%20articles%20publies.htm
[3]
https://www.baptistedebombourg.com/fr/travaux/
[4]
https://lecomptoirdetitam.wordpress.com/2015/08/11/espoir-de-paix-liban/
[5]
https://artspla36.jimdofree.com/art-et-animaux-jeux-sport-pubs/armes/
[7]
https://arman-studio.com/catalogues/catalogue_accumulation/arman_acc_boumboum.html
[8]
https://www.danieldezeuze.com/armes-et-arbaletes
[9]
https://octobon.com/pistols/
[10]
https://www.oliviercaux.fr/
[11]
https://www.luke-newton.com/works
[12]
https://www.navigart.fr/mamparis/artwork/bernard-buffet-nature-morte-au-revolver-180000000000438
[14]
https://www.venusovermanhattan.com/exhibitions/bernard-buffet/selected-works?view=slider#11
[15]
https://astilllifecollection.blogspot.com/2022/07/rene-magritte-1898-1967-survivor-le.html
[16]
https://www.sergioceccotti.com/
[17]
https://street-art-galerie.com/products/tableau-banksy-joconde
[19]
https://www.bing.com/images/search?q=banksy+panda&form=HDRSC3&first=1
[20]
https://www.artsper.com/fr/oeuvres-d-art-contemporain?query=ln%20le%20cheviller
[21]
http://www.lnlecheviller.com/a-qui-le-tour/
[22]
https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/oeuvre/c84q8E
[23]
https://bloghistoiredelartes2.wordpress.com/2016/12/15/les-tirs-de-niki-de-saint-phalle/
[24]
https://www.youtube.com/watch?v=hcDqaF4It4Q
[25]
https://maskulllasserre.com/home.html
Remerciements :
Merci à Messieurs Jean-Jacques Buigne et Luc Guillou pour leurs
constants soutiens et encouragements, à Bernard Vergucht et Fabrice
Plaquevent pour leurs relectures et conseils, sans oublier Alain
Daubresse et mes amis du site LittleGun... pour tout !
Bien entendu nous sommes très reconnaissants aux propriétaires des
images qui ont bien voulu autoriser leur reproduction et qui sont
mentionnés dans les légendes des photographies de cet article. Une
mention spéciale pour leur accueil particulièrement ouvert et cordial
ainsi que leur exceptionnelle communication à ces grands artistes, par
ordre alphabétique : Olivier Caux, Sergio Ceccotti, Baptiste Debombourg,
Daniel Dezeuze, Maskull Lasserre, LN Le Cheviller, Luke Newton et Jean
Octobon.
Pour en Savoir Plus :
On trouvera d’autres exemples d’œuvres, points de vue et discussions sur
le thème traité dans cette partie sous les liens suivants :
https://artspla36.jimdofree.com/art-et-animaux-jeux-sport-pubs/armes/
https://miam.org/wp-content/uploads/2017/04/dp_bang_bang_.pdf
https://www.artsper.com/fr/oeuvres-d-art-contemporain/arme
https://www.vice.com/fr/article/art-and-armes-a-feu/
https://palagret.eklablog.com/armes-et-violence-dans-l-art-contemporain-a114822292
https://archeologue.over-blog.com/article-armes-et-violence-dans-l-art-contemporain-47355987.html)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cat%C3%A9gorie:Arme_%C3%A0_feu_dans_la_peinture
Pour les biographies détaillées des personnes citées : https://www.wikipedia.org/
Jean-Christophe Plaquevent
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