Art et Armes à Feu : Je t’Aime... Moi non Plus ?

 

Partie 2 : Musique et Chanson

 

Par Jean-Christophe et Fabrice Plaquevent

 

Musique et armes à feu ? Explosions, détonations assourdissantes, cacophonies incompatibles avec les harmonies savantes et délicates des compositeurs ?

Et pourtant la musique, quatrième des arts majeurs [1], fait la part belle aux armes à feu y compris dans les œuvres dites « classiques », peut-être plus encore que les autres arts. Non pas nécessairement par le nombre d’exemples, mais probablement par la diversité de leurs interventions.

En effet, on peut distinguer plusieurs formes de présence ou de mention des armes à feu en musique :

1.      L’évocation à l’aide d’un instrument qui rappelle ou suggère le son d’un canon, d’un fusil.

2.      La participation directe d’une arme à feu utilisée en tant qu’instrument à part entière dans une œuvre orchestrale.

3.      Le détournement d’une arme par un artiste qui la modifie pour la transformer en instrument de musique, travail à la frontière de la sculpture et de la musique.

4.      L’exhibition en tant qu’accessoire dans un clip vidéo par exemple.

5.      La mention dans le titre et/ou les paroles de chansons, d’albums musicaux, de noms de groupes.

NB : l’opéra et le ballet serons traités dans la section « Arts du mouvement et de la scène », à paraître.

 

Dans cette section consacrée à la musique, nous illustrons ces différentes possibilités par quelques exemples caractéristiques empruntés à des musiciens, créateurs et chanteurs emblématiques. Nous ne prétendons évidemment pas à l’exhaustivité, laquelle serait aussi fastidieuse qu’inaccessible. Bien que le regretté Serge Gainsbourg ait dénié à la chanson un statut d’art majeur, nous passerons outre en traitant cette composante artistique au côté des œuvres classiques. Il nous pardonnera certainement (si oui on se bourre, sinon on se barre !).

 

L’évocation

Comment ne pas citer l’intervention des chasseurs et de leurs fusils dans le délicieux « Pierre et le Loup » de Serge Prokofiev (1891-1953) ? Cette œuvre présente un subtil cocktail d’art et de pédagogie pour apprendre aux enfants à reconnaître les instruments de l’orchestre, chacun d’eux étant associé à un protagoniste humain ou animal. De nombreux comédiens ont accompagné l’orchestre en tant que narrateurs, mais Gérard Philipe (1922-1959) reste sans doute la référence ultime pour les versions francophones. Dans une version anglophone, David Bowie (1947-2016) en personne prit le rôle du récitant. Les détonations des fusils de chasse sont représentées par les percussions, dont les timbales et grosses caisses. Célébrissime auprès de la jeunesse, l’œuvre est abondamment représentée sur scène, filmée, enregistrée sur disque et racontée dans des livres pour enfants. L’une des adaptations les plus connues est le court métrage en dessin animé des studios Disney, sorti en 1946. Les trois chasseurs munis de tromblons (Misha, Yasha et Vladimir) y ont été animés par Ward Kimball, membre historique des studios Disney.

 

Photo 1 : Les chasseurs de « Pierre et le Loup » selon Walt Disney en 1946

Crédit photo : Chronique Disney (lire la suite sur www.chroniquedisney.fr)

https://www.chroniquedisney.fr/perso/1946-chasseurs-pierre-loup.htm

 

La participation

Elle implique que les détonations soient inscrites en tant que telles sur la partition ! L’œuvre la plus emblématique présentant cette particularité est sans conteste l’« Ouverture 1812 (Opus 49) » de Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), composée en 1880 pour commémorer la victoire russe face à l'armée de Napoléon. L’œuvre intègre des tirs de canons synchronisés avec les instruments afin de symboliser les combats meurtriers. Au sujet de cette ouverture solennelle, Tchaïkovski aurait déclaré : « Elle sera très explosive et tapageuse. Je l'ai écrite sans beaucoup d'amour, de sorte qu'elle n'aura probablement pas grande valeur artistique ». En 1990, pour célébrer le 150e anniversaire de la naissance du compositeur, un concert avec de véritables coups de canon a été donné à Saint-Pétersbourg, près de sa tombe. L’interprétation de cette œuvre est de nos jours souvent accompagnée d’effets pyrotechniques qui ajoutent à la tension dramatique ressentie par les spectateurs.

Il y avait cependant eu des précédents et non des moindres avec « La Victoire de Wellington (Opus 91) » composée en 1813 par Ludwig van Beethoven (1770-1827). Cette œuvre orchestrale d’une quinzaine de minutes commémore la bataille de Vitoria remportée par le duc de Wellington sur les troupes françaises de Joseph Bonaparte, frère de Napoléon. La pièce, composée pour orchestre est accompagnée d’effets acoustiques auxiliaires tels que mousquets, multiples tambours et canons. Le public de 1813 fut sidéré par la puissance sonore de l'interprétation, et certains auditeurs allèrent jusqu’à déclarer qu'elle était « apparemment conçue pour rendre l'auditeur aussi sourd que son compositeur... ».

Leopold Mozart (1719-1787) est surtout passé à la postérité en tant que père et enseignant de Wolfgang Amadeus (1756-1791) ! Cette notoriété fait parfois oublier qu’il fut lui-même musicien et compositeur. Sa « Sinfonia da Caccia (Symphonie de chasse) » de 1756 est parsemée de coups de fusil. On entend également des coups de pistolet dans son « Mariage paysan ».

Plus récemment, en 1936, Sergueï Prokofiev (1891-1953) fut chargé de composer une cantate pour célébrer le 20e anniversaire de la révolution d'Octobre 1917. Cette œuvre monumentale pour chœur, orchestre et coups de canon ne reçut pas l’assentiment des critiques staliniens qui la trouvèrent « incompréhensible ». Elle ne fut finalement jouée en public qu’en 1966, bien après le décès du compositeur.

 

Photo 2 : Quiz : saurez-vous nommer ces compositeurs « canons » ?

 

Pour une variante pleine d’humour, n’hésitez pas à consulter le doux délire d’un groupe russe qui tire des plombs sur des plaques métalliques afin d’interpréter des mélodies célèbres... et étonnamment reconnaissables [2].

 

Le détournement

Il consiste à transformer une arme en instrument de musique, afin d’en annihiler toute vocation meurtrière pour en faire un objet d’art, tant par sa beauté plastique que par les mélodies qu’elle peut désormais exécuter. Il est évident ici que les artistes s’engageant dans cette voie visent à dénoncer l’emprise des armes à feu... et surtout de leur usage parfois délétère. Par rapport à d’autres approches ayant la même finalité, par exemple en peinture ou sculpture, cette démarche est bien plus convaincante. L’objet n’est en effet plus simplement une représentation, mais existe dans une autre dimension : celle d’un instrument de musique opérationnel. Certaines de ses formes visibles rappellent l’arme mais dans un concept de neutralisation symbolique.

Dans la conclusion de la première partie [1], nous avons déjà cité les œuvres remarquables de l’artiste canadien Maskull Lasserre dans ce domaine [3]. Ses chimères d’armes et d’instruments de musique sont tout autant conceptuelles qu’esthétiques. Il développe sa pensée dans une interview : « Musique et armement reposent sur des principes similaires : projection à distance, précision du geste, maîtrise technique et travail collectif. Deux pratiques où discipline et coordination sont essentielles, que ce soit dans un orchestre ou sur un terrain militaire » [4]. Il vise ainsi à brouiller les repères pour amener son public à s’interroger sur les contradictions de l’espèce humaine par la contemplation d’œuvres fusionnant divers instincts. Ces questions existentielles aussi vieilles que l’humanité sont cependant posées par Lasserre avec originalité, humour, voire dérision !

 

Photo 3 : Clarinette Longue Distance par Maskull Lasserre

Crédit photo : Maskull Lasserre

https://maskulllasserre.com/home.html

 

Photo 4 : Violon de Cavalerie par Maskull Lasserre

Crédit photo : Maskull Lasserre

https://maskulllasserre.com/home.html

 

Une démarche similaire a été explorée par d’autres créateurs musiciens et sculpteurs, notamment avec la célèbre « Escopetarra » inventée par l'artiste colombien César López. Cette véritable guitare fabriquée à partir d'un fusil d’assaut recyclé a été entre autres exposée au siège des Nations Unies à New York [5]. Le mot-valise « escopetarra » est construit à partir des termes espagnols « escopeta » et « guitarra ». César López s’est engagé dans ce projet en réaction aux violences, attentats, crimes et exactions commis dans son pays. Plusieurs exemplaires ont été destinés à des musiciens célèbres, comme l'ancien membre des Beatles Paul McCartney (Angleterre), Shakira (Colombie), Bob Geldof (Irlande) et Manu Chao (France-Espagne).

 

Photo 5 : Escopetarra par le musicien colombien César López

Crédit photo : HaseyJDBS

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Menos_Guerra,_Mas_Musica.jpg

Licence : Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International

 

De même, Pedro Reyes (Mexique), artiste contemporain de renommée internationale, a collecté des armes saisies ou remises aux autorités. Il les déstructure et en tire divers objets tels que des pelles ou des guitares fonctionnelles [6], afin de dénoncer le nombre élevé d’homicides dans son pays.

Ces hybrides arme-outil ou arme-instrument s’exposent dans les musées en tant que sculptures. Il semble pertinent de les mettre en parallèle avec les travaux décrits dans la première partie de cette étude [1]. Les sculpteurs visent à sublimer l’objet, comme Jean Octobon avec ses incroyables « guns » [7]. Dans une de ses vidéos, le créateur déclare que son travail « est un peu une composition, c’est une musique ». Il a été difficile de ne représenter ci-dessous que quelques images des œuvres d’Octobon tant sa créativité est débordante, et nous invitons les lecteurs à visiter son site [7] qui réjouira autant les amateurs d’armes que ceux de beauté plastique. 

Contrairement aux sculpteurs, les musiciens-plasticiens détruisent les armes, les fondent et les démontent pour créer des objets en vue d’une destination différente -ici la musique-, au point de les rendre parfois méconnaissables. Dans les deux cas l’arme est détournée de son objectif premier et devient soit un objet de pur esthétisme, soit un instrument d’un usage diamétralement opposé, ici musical. Si message il y a, il est implicite voire subliminal dans le premier cas, et au contraire limpide et évident dans le second.

 

Photo 6 : Quelques « Guns » de Jean Octobon

Crédit photo : Jean Octobon

https://octobon.com/

 

L’exhibition

Elle consiste à mettre des armes en scène, par exemple lors de l’interprétation d’une chanson. Cette méthode a notamment fait partie de l’arsenal (!) des accessoires du rap, courant musical s’enrichissant dans ses clips vidéo d’une constellation d’objets au luxe clinquant : voitures de sport, bijoux ostentatoires et armes automatiques... Il n’est pas évident d’en définir le concept : représentation d’un « objet du quotidien », provocation rebelle, exaltation de la virilité ou dénonciation de la violence régnant dans certains quartiers gangrenés par le trafic de stupéfiants ? L’attirance de cette mouvance artistique pour les armes a régulièrement suscité des critiques et controverses, dont certaines ont abouti devant les tribunaux [8]. Les arguments s’opposent : liberté d'expression et ambition de représenter la société dans sa réalité crue, ou exaltation supposée de la violence ? On peut cependant se demander pour quelle raison les armes sont davantage stigmatisées dans le rap que chez Beethoven ou dans le cinéma, les jeux vidéo et les séries télévisées...

La biographie, ou pourrait-on même dire la destinée, du rappeur Booba, souvent surnommé le « Duc de Boulogne », est particulièrement significative de ces questions et ambiguïtés. De son vrai nom Élie Yaffa (né en 1976), il devient une star du rap francophone au cours des années 1990. Ses millions d’albums vendus et ses disques d’or en font une icône de ce champ culturel. Son style d’écriture brutal, cru et provocateur, a cependant été comparé (non sans hardiesse mais avec des arguments !) à la poésie de Charles Baudelaire (1821-1867) dans une étude publiée en 2018 dans le magazine « Les Inrockuptibles » [9].

Son rapport aux armes est assumé : dans une interview donnée en 2018 [10], il confie détenir dans sa maison aux USA : « Un AR-15, un fusil à pompe, un AK-47, deux Glock… C’est tout, je crois ». Il n’hésite pas davantage à revendiquer son droit à les utiliser en cas de menace à son égard : « Ici, si un cambrioleur entre chez moi, j’ai le droit de le tuer, et je trouve ça très bien ! Un ouragan qui tourne mal, les pillards qui accourent, tout ça, on ne sait jamais ».

Sa personnalité et son entourage sont également associés à des affaires problématiques. Il a lui-même été confronté à la justice pour quelques affaires que nous n’avons pas à commenter ici. Plusieurs figurants de son clip « A4 » ont été condamnés pour avoir tiré des coups de feu en l’air en Guadeloupe en 2012 [11].  Mais la réalité rejoint la fiction en août 2019 ! Lors du tournage d’un clip à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), une quinzaine d’individus, munis d’armes à feu et de battes de base-ball, agressent l’équipe de tournage et les comédiens. On dénombre plusieurs blessés dont le talentueux réalisateur du clip Chris Macari. Une vendetta impliquant un rappeur concurrent a été évoquée [12]. Notons que d’autres affaires de violences par armes à feu mettant en cause des artistes de cette mouvance musicale se sont également déroulées aux USA [13]. Toutes les composantes des rapports entre armes et rap sont réunies autour de cet artiste : fascination, détention, exhibition, violence supposée et conséquences judiciaires.

Soulignons cependant que d’autres interprètes du même courant artistique ont pris le parti de s’engager pour un contrôle strict des armes, comme les célèbres Snoop Dog [14] et Eminem [15] aux USA.

 

La mention

La mention des armes dans le monde de la chanson est une constante dans plusieurs catégories, dont bien entendu les chants militaires et révolutionnaires (« Aux armes, citoyens », et sa reprise reggae iconoclaste par Serge Gainsbourg !), mais on en trouve innombrables dans le répertoire populaire, que ce soit dans les titres, les paroles ou même le nom des groupes et des albums.

À propos des chants militaires, nous ne citerons que le fameux « Au 31 du mois d’août », particulièrement apprécié des soldats à l’occasion de défilés... mais aussi lors de libations ! On y entend -notamment- « À coups de haches, à coups de sabres, /De piques, de couteaux, d’mousquetons/Nous l’avons mis à la raison ». Le texte évoquerait initialement un combat naval livré en 1800 par Robert Surcouf (1773-1827) et serait devenu une ode aux exploits légendaires des corsaires. Les textes des hymnes les plus répandus dans l’armée sont répertoriés dans la référence [16].

Pour la chanson populaire, nous commencerons par les onomatopées censées évoquer les détonations : la chanson « Bang Bang » interprétée successivement par Cher, Nancy Sinatra, Sheila dans sa variante francophone et, plus récemment, Carla Bruni pour une publicité, est devenue un tube international dès sa sortie au milieu des années 1960. L’onomatopée est utilisée pour le titre et est reprise dans les paroles de la chanson. En 2003, Quentin Tarantino redonne à la version de Nancy Sinatra une immense popularité en la plaçant dans la bande-son du film « Kill Bill : Volume 1 ». Dans les paroles de « Concentration Moon », chanson contestataire sortie en 1968, Frank Zappa (1940-1993) déclare : « Cop kill a creep, pow pow pow », qui se traduit par « Un flic tue un pauvre type, pan pan pan » !

Les citations de titres et de textes de chansons où les armes sont clairement désignées sont si nombreuses qu’il est impossible d’en dresser une liste exhaustive dans cette étude. Nous ne donnerons ici que quelques jalons significatifs issus d’artistes particulièrement réputés.   Comme attendu, c’est vers les USA que doit en premier se tourner l’oreille. La musique country et les folk-songs magnifient le mythe du cow-boy solitaire, des grands espaces parfois inhospitaliers et de l’aventure pour laquelle on doit être doté d’une Winchester et d’une paire de... six-coups. Cette ambiance est bien marquée dans le joli film « Rio Bravo » (1959, réalisé par Howard Hawks), où Dean Martin (1917-1995) et Ricky Nelson roucoulent en duo le charmant « Rifle, pony and me » du compositeur attitré des westerns de cette époque Dimitri Tiomkin (1894-1979). Notons également l’hommage rendu en 1964 par le groupe « The Premiers » à la tireuse d’élite et héroïne de l’Ouest, Annie Oakley [17].

Mais les mamans veillent au grain et tentent vainement de désarmer leurs mauvais garçons. Celle de Steve Earle compare un revolver à « The Devil’s right hand » dans la chanson portant ce titre.

Chez le grand Johnny Cash (1932-2003), une mère incite son bébé à se détourner des armes dans « Folsom prison blues », incantation que le fils indigne ne suivra pas à l’âge adulte : « When I was just a baby / My Mama told me Son / Always be a good boy / Don’t ever play with guns / But I shot a man in Reno / Just to watch him die ». Même si dans « Cocaine blues » Johnny Cash relate un féminicide au moyen d’un « lovin’ .44 », il reprendra le thème de l’avertissement aux jeunes gens dans une ballade au titre explicite : « Don't Take Your Guns to Town ». L’artiste, homme complexe et collectionneur d’armes anciennes, n’hésita cependant pas à diffuser des pochettes d’albums où il pointe son six-coups vers les acheteurs !

 

Photo 7 : Pochettes d’albums de Johnny Cash entourant le Colt SAA brandi par l’artiste

Crédit photo : Rock Island Auction

https://www.rockislandauction.com

 

Comme pour faire écho à son ami Johnny Cash, l’immense Bob Dylan chante en 1973 dans le sublime « Knockin’ on Heaven’s door » : « Mama, put my guns in the ground / I can’t shoot them anymore ». Cette chanson qui fit initialement partie de la bande originale du western « Pat Garrett and Billy the Kid » de Sam Peckinpah fut reprise par de nombreux interprètes dont le groupe Guns N’ Roses. Un bronze intitulé « I can’t shoot them anymore » d’après le vers de Bob Dylan est exposé dans un musée de la Police à Birmingham (Angleterre). Il est constitué de deux revolvers englués dans une matrice qui les neutralise.

 

Photo 8 : Bronze intitulé « I can’t shoot them anymore », d’après le vers de Bob Dylan

Crédit photo : Oosoom

Licence : Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bronze_gun_sculpture_-_I_can%27t_shoot_them_anymore_2.jpg

 

Dans un registre nettement plus « funny », le chef d’orchestre et compositeur fantasque Spike Jones (1911-1965), autoproclamé « l’homme qui a assassiné la musique » est réputé pour ses pastiches satiriques de pièces classiques et de chansons. Il aime à se représenter revolver en main et à parsemer ses morceaux de divers bruitages parmi lesquels des coups de feu comme dans « Hotter than a pistol » que l’on peut déguster (chaud !) sur YouTube [18].

 

Photo 9 : Photo dédicacée de Spike Jones

Crédit photo : Spikejj

Licence : Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Spike_Jones.jpg

 

Avant de quitter les États-Unis saluons Jimi Hendrix (1942-1970) et son « Hey Joe, where you goin' with that gun in your hand ? », puis faisons un détour par la Jamaïque avec une pensée pour Bob Marley (1945-1981), qui avoue en 1973 : « I shot the sheriff ... But I didn't shoot no deputy », dans une chanson ensuite reprise par Eric Clapton.

Et nous voici arrivés en francophonie, laquelle n’est pas en reste toutes proportions gardées. Plusieurs jalons historiques méritent d’être développés :

La très émouvante « Complainte du partisan » (texte d’Emmanuel d'Astier de La Vigerie, musique d’Anna Marly) fut composée à Londres en 1943 et interprétée par Anna Marly (1917-2006). La chanson fut diffusée par la BBC à destination de la France occupée. Le premier quatrain de cette ode à la résistance armée relate : « Les Allemands étaient chez moi / Ils m'ont dit : Résigne-toi / Mais je n'ai pas pu / Et j'ai repris mon arme ». La chanson devint un succès populaire dans les années d’après-guerre, puis atteignit une notoriété internationale avec la reprise légèrement modifiée du poète et chanteur canadien Leonard Cohen (1934-2016) en 1969. 

De son vrai nom Anna Lourievna Betoulinskaïa, Anna Marly a également écrit à Londres en 1942 (texte et musique) le titre « Piesni Partizan » en russe. Elle raconta lors d'interviews que, invitée à chanter chez des amis à Londres, elle avait interprété cette chanson devant un public où se trouvait Maurice Druon. Celui-ci se serait exclamé « Voilà ce qu'il faut pour la France ». Il adapta le texte en français avec son oncle Joseph Kessel pour ce qui deviendra « Le Chant des partisans ». Érigé en hymne officiel de la résistance française, le Chant connaîtra une célébrité supérieure à celle de la Complainte. Son deuxième couplet est un appel virulent à une lutte armée impitoyable contre l’envahisseur, et décline l’arsenal à se procurer à cet effet : « Montez de la mine, descendez des collines / Camarades ! / Sortez de la paille les fusils, la mitraille / Les grenades / Ohé, les tueurs à la balle et au couteau / Tuez vite !  / Ohé, saboteur, attention à ton fardeau / Dynamite ! ».

 

Photo 10 : Photo dédicacée d’Anna Marly pour l’auteur-compositeur-interprète Julien Heurtebise

Crédit photo : Julien Heurtebise

 

Après l’arme comme outil de résistance, voici l’arme en vue de la désertion... Le destin de la chanson « Le déserteur » de Boris Vian (1920-1959) est particulièrement fascinante : il la mène de l’opprobre à une célébrité internationale ! Créée en 1954, elle est contemporaine de la guerre en Indochine qui va se terminer après la bataille de Diên Biên Phu. Son contenu ouvertement antimilitariste génère immédiatement la polémique ! La chute initiale était explicitement provocatrice : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes / Que je tiendrai une arme et que je sais tirer ». Le premier interprète de la chanson, Mouloudji (1922-1994), n'adhère pas à cette idée d’un pacifiste muni d’un fusil et prêt à s’en servir face aux autorités. En accord avec l’auteur, il édulcore la coda pour aboutir à la version généralement entendue depuis : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes /Que je n'aurai pas d'armes et qu'ils pourront tirer ». Néanmoins, la censure restera active envers cette œuvre depuis sa création jusqu’en 1962, à la fin de la guerre d’Algérie. La chanson sera par la suite reprise par de nombreux interprètes, y compris aux USA par Peter, Paul & Mary et Joan Baez durant la guerre du Vietnam dans les années 1960-1970 [19]. Elle rejoindra même le hit-parade français en 1966 grâce à Richard Anthony !

Plus anecdotiquement, on se souviendra également de « Où c'est qu'j'ai mis mon flingue ? » chanté par Renaud en 1980 ou de l’habile maniement métaphorique de Marc Lavoine dans son imparable tube « Elle a les yeux revolver » sorti en 1985 (composé par Fabrice Aboulker). En 2001, le groupe Noir Désir met en musique le poème « Des armes », écrit en 1968 par le grand Léo Ferré (1916-1993). Ce texte sera détaillé dans la section « Poésie » de cette étude (à paraître).

 

Coda

Pour conclure ce travail, remarquons que le mot « revolver » rencontre un certain succès auprès de la culture musicale rock : citons par exemple le groupe français baptisé « Revolver » et le groupe de rock américain « Velvet Revolver ». En 1966, le septième album des Beatles est intitulé « Revolver ». Cependant l’emploi du terme reste sujet à interprétation. Paul Mc Cartney souligna l’ambiguïté du titre en indiquant que l’idée lui serait initialement venue en regardant un disque tourner (« to revolve » en anglais), mais que la connexion intuitive avec l’arme était bienvenue...

La psychanalyse évoque souvent la dimension érotique de la relation aux armes, y compris dans leur interprétation artistique. La musique et son environnement en donnent de nets exemples ! Pour en revenir aux Beatles, John Lennon (1940-1980) confessera que son texte « Happiness is a warm gun » écrit en 1968 était la métaphore de son désir sexuel pour Yoko Ono. De même, les noms des groupes anglais « Sex Pistols » et californien « Guns N’ Roses » ont tous deux un parfum freudien si l’on se souvient que les fleurs sont des organes sexuels végétaux... et que les roses rouges du logo symbolisent l’amour passionnel et le désir dans le langage des fleurs !

 

 

Photo 11 : Logo du groupe rock Guns N’ Roses

 

Références

 

[1] https://www.littlegun.be/articles/26%2009%20art%20et%20armes%20a%20feu.htm

[2] https://youtu.be/oNjQbM0uViA?si=_xlEsV0WQKOMnClI

[3] https://maskulllasserre.com/home.html

[4] https://creapills.com/maskull-lasserre-armes-instruments-musique-sculptures-art-20260408

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Escopetarra

[6] http://www.pedroreyes.net/

[7] https://octobon.com/                       

[8] https://tirsportifchabris.fr/blog/rap-contre-arme-a-feu

[9] https://www.lesinrocks.com/actu/booba-est-il-le-dernier-grand-poete-francais-146062-27-05-2018/

[10] https://www.20minutes.fr/arts-stars/people/2328859-20180831-booba-plusieurs-armes-chez-miami-si-cambrioleur-entre-droit-tuer

[11] https://www.tf1info.fr/culture/booba-quatre-figurants-de-son-clip-a4-condamnes-1547279.html

[12] https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/08/22/le-tournage-d-un-clip-du-rappeur-booba-attaque-par-des-hommes-armes_5501495_3224.html

[13] https://www.booska-p.com/musique/rap-us/ces-rappeurs-qui-ont-appuye-sur-la-gachette/

[14] https://www.radiofrance.fr/mouv/snoop-dogg-dans-une-campagne-anti-armes-3768054

[15] https://www.nrj.fr/artistes/eminem/actus/eminem-artiste-engage-contre-les-armes-71297244

[16] https://www.defense.gouv.fr/terre/mieux-nous-connaitre/traditions-larmee-terre/carnet-chants-larmee-terre

[17] https://www.youtube.com/watch?v=av3XWEZwy3E

[18] https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=6jZXSpD7NaM&ra=m

[19] https://www.musicme.com/Le-Deserteur-t6668987.html

 

Remerciements

Merci à Messieurs Jean-Jacques Buigne et Luc Guillou pour leurs constants soutiens et encouragements, à Bernard Vergucht pour sa relecture et ses conseils, à Miguel Baselga pour le partage de ses connaissances musicologique, sans oublier Alain Daubresse et mes amis du site LittleGun... pour tout !

Bien entendu nous sommes très reconnaissants aux propriétaires des images dont ils ont bien voulu autoriser la reproduction et qui sont mentionnés dans les légendes des photographies de cet article. Les quelques autres visuels sont utilisés dans le cadre d’une simple tolérance éditoriale, jamais commerciale. Aucun profit n’est tiré de l’utilisation des visuels.

 

 

Pour en Savoir Plus

 

On trouvera bien d’autres exemples d’œuvres, points de vue et discussions sur le thème traité dans cette partie sous les liens suivants :

Musique de bataille — Wikipédia

Musique et Guerre : Analyse des Œuvres | PDF | Les Planètes | Musique classique

https://rateyourmusic.com/list/gibboanx/the-50-greatest-songs-about-guns/2/

https://www.jamespreller.com/tag/30-songs-about-guns/

https://interlude-hk.translate.goog/classical-music-with-cannons/?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=rq

Pour des pochettes de disques : https://www.bide-et-musique.com/forumlistes_23436_1.html

Pour les biographies détaillées des personnes citées : https://www.wikipedia.org/

 

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